Il est jeune, beau, il réussit, pas encore 30 ans et déjà cadre sup. dans une banque après une scolarité sans accroc. Il vient même de se marier avec une belle femme, un peu plus âgée que lui qu’il a rencontré il y a quelques mois à peine. Il n’était pas obligé de se marier si vite, personne ne l’y a forcé. On a plutôt d’ailleurs tenté de le persuader d’attendre un peu. Mais cela faisait tellement plaisir à sa jolie femme, un beau mariage avec toute la famille et les amis. D’ailleurs, c’était une belle fête.
Sa vie est calibrée au millimètre, du lundi au vendredi il bosse dur dans sa banque. Il emmène régulièrement sa femme faire un restau ou un ciné, il lui fait l’amour avec énormément de plaisir. Il ne subit aucune contrainte, il a le choix, il a toujours eu le choix. Il voit encore ses potes d’enfance aussi souvent qu’il le souhaite, ce n’est certainement pas sa femme qui l’en empêcherait. Elle aussi apprécie de pouvoir aussi vivre sa vie, garder cette part d’individualité qu’on risque tant de perdre en se mariant. Mais eux, non, ils sont toujours aussi libres. Ils sont jeunes, beaux et heureux.
Pourtant, en ce vendredi soir, il est encore une fois ivre mort, souriant bêtement au premier venu, tentant d’embrasser la première jolie fille qui croise son regard, il va finir vomissant dans le caniveau. Il va oublier cette soirée, comme toutes les autres, il va recommencer demain et la semaine suivante… il va boire chaque fois un peu plus pour se sentir bien, pour se sentir léger pour profiter de sa soirée.
Mais quel poids veut-il fuir ? De quel mal-être veut-il s’extirper ?
Pourquoi s’est-il marié si vite avec cette femme ? Pour ne plus avoir à se poser de questions. Non, ce n’était pas pour lui faire plaisir, elle aurait attendu, elle aurait supporté qu’il ne soit pas le bon. Elle ne lui en aurait même pas voulu. C’est elle qui a le plus hésité, c’est elle qui semblait s’interroger sur l’utilité d’officialiser si vite. Il pensait qu’en se mariant il ne penserait plus à toutes les filles qu’il n’avait pas embrassé, qu’il ne penserait plus à toutes les femmes qu’il n’avait pas séduites. D’ailleurs, quand il a fait sa demande ca a marché, pendant quelques semaines, il ne voyait plus que sa femme, il ne pensait plus qu’à elle. Il ne se posait plus de question. C’était elle et c’était bien. Ils ont organisé leur mariage selon leurs gouts. Aucune dispute majeure entre eux, ni avec les familles, tous le monde se réjouissait. L’organisation du mariage a été tellement simple que finalement, cela lui laissait encore du temps pour s’interroger. Il aurait préféré que tout soit compliqué, il aurait aimé comme tout le monde avoir à surmonter les conflits entre les futures belles familles, il aurait aimé que sa femme ait des choix trop ambitieux, qu’elle ait voulu épater tout le monde, il aurait voulu devoir trancher. Mais non, elle payait la moitié du mariage, elle ne voulait impressionner aucune vieille copine, les mariages ne servent plus à ca. Ils ne servent qu’à amuser les mariés, vivre une belle soirée en famille et entre amis.
Il espérait qu’après avoir fait sa promesse devant le maire, comme lorsqu’il était enfant, l’importance de ce qu’ils se promettaient allait le gonfler de ce bonheur et de cette fierté d’avoir un serment à respecter. Mais non, ca non plus ca n’a pas eu d’impact, il sait bien trop intimement qu’il est si simple de divorcer. Il pourra même se remarier aussitôt.
Finalement, même marié, il sait si bien que l’infamie ne le guette pas s’il trompe sa femme, elle non plus d’ailleurs. Si elle le trompe, elle n’aura qu’à dire je suis désolée, divorçons… ils trouveront tous les deux qu’ils se sont simplement mariés trop vite. Leurs proches acquiesceront et la vie reprendra son cours. On ne vit plus de vrai drame.
A force d’avoir le devoir d’être heureux, il n’est plus toléré d’être malheureux.
S’il est malheureux, s’il souffre, c’est entièrement de sa faute, il a tous les choix, c’est qu’il ne s’investit pas assez dans sa propre existence. En réalité, la souffrance, n’est qu’une hypothèse qu’on ne considère que pour ce qu’elle est une hypothèse, car elle n’est que le résultat passager d’une situation que nous sommes sensés maitriser.
Il se sent piéger par l’étendue de sa liberté. Sa vie aurait été tellement simple s’il n’avait eu qu’à obéir aux règles des autres. S’il n’avait d’autre choix que de reprendre l’affaire de son père, il pourrait vivre dans l’ombre de l’homme qu’il aurait pu être, il aurait pu faire face aux regrets s’il n’avait pas choisi sa voix. Il pourrait travailler dur à aimer sa femme si elle avait été choisie par sa mère. Il aurait eu plusieurs années pour la découvrir, il aurait eu à d’abord à vaincre sa méfiance, lui prouver qu’il était quelqu’un de bien. Mais sa femme l’aime et le comprend. Il ne doit rien lui prouver, pas même lui cacher qu’il ne lui est pas fidèle, il ne prend aucune précaution et aucun de ses amis ne le trahit, il ne doit pas ramer pour la reconquérir. Il rentre presque dans le coma et elle ne dit rien. Elle ne pose aucune question, ne fait aucun reproche, elle lui trouve même des excuses, il est jeune, il a besoin de s’amuser.
Parfois certains copains lui font un peu la morale, mais le rappellent le vendredi suivant et une fois de plus veillent sur lui lorsqu’il n’en est plus capable.
Rien n’a jamais d’importance.
L’amitié n’est pas une valeur au dessus de tout pour autant, ce qu’ils veulent eux aussi c’est occuper ces longues heures de vie, et malgré ses bitures, il est un bon compagnon de vie.
Voila ce qu’il est, un bon compagnon de vie pour ses amis, pour sa femme et pour lui-même.
Il aurait tant voulu avoir des défis à relever. Il aurait voulu avoir des raisons de se battre, de sentir qu’il vit pour quelque chose. Mais tout cela lui a été pris par ses ancêtres qui ont gagné ce combat il y a longtemps.
Alors il va de chimères en chimères, chaque minute d’ivresse l’éloigne de cette existence absurde. Il s’offre dans cette attente interminable des instants d’oubli, de volupté, de magie à peu de frais dont il espère un jour ne pas se réveiller.